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Seconde vie

La malle de Saint-Étienne

Comment une paire de bottines oubliée sous une pile de draps a décidé de la manière dont l'atelier travaille aujourd'hui.

6 min de lecture

La malle de Saint-Étienne

La malle avait été achetée pour la malle. Le contenu ne m'intéressait pas : des draps jaunis, un missel, un rouleau de dentelle, et tout au fond, enveloppées dans du papier journal daté de 1974, une paire de bottines de cuir. Le talon droit était usé jusqu'au biseau. Le gauche, presque neuf.

C'est ce détail qui m'a arrêtée. Une usure asymétrique, ce n'est pas un défaut de fabrication : c'est une démarche. Quelqu'un a boité, ou porté quelque chose de lourd du même côté pendant des années, ou simplement marché comme il marchait. On ne fabrique pas cela. On ne peut que l'hériter.

J'ai calculé, comme je le fais toujours. Trois heures pour nettoyer et revendre en l'état, en annonçant honnêtement l'usure. Vingt heures pour ressemeler, reprendre les coutures, nourrir le cuir en trois passages espacés de deux jours. La différence n'était pas rentable. Je l'ai su au moment même où j'ai commencé.

Ce que j'ai compris pendant ces vingt heures, c'est que la réparation n'est pas un service. C'est une prise de position. Chaque fois qu'on répare quelque chose que le marché a condamné, on affirme qu'une valeur peut exister en dehors du calcul. Ce n'est pas de la nostalgie : les bottines fonctionnent, elles sont portées aujourd'hui par une femme de Villeurbanne qui m'écrit parfois.

J'ai décidé de rendre les coutures visibles. Fil doré, sur le cuir sombre. Un cordonnier classique aurait choisi un fil assorti pour effacer l'intervention. J'ai fait l'inverse, en pensant au kintsugi japonais, cette technique qui recolle la céramique brisée à la laque d'or et fait de la fêlure le motif principal de l'objet.

C'est devenu la règle de l'atelier. On ne cache pas ce qui a été abîmé. On ne prétend pas que la pièce est neuve. On dit : voici où elle a cassé, voici comment elle tient maintenant, et regardez comme cet endroit est devenu le plus beau.

Je pense souvent à la personne qui a porté ces bottines avant. Je ne connaîtrai jamais son nom. Elle a attendu quelqu'un dedans, un soir, forcément. Elle a peut-être dansé. Elle a usé son talon droit d'une façon que personne d'autre au monde n'aurait usé. Et pendant vingt heures, dans un atelier qu'elle n'a jamais vu, cinquante ans plus tard, quelqu'un s'est occupé de son travail à elle.

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Journal de l'atelier

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