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Philosophie de vie

Ce que l'eau se rappelle

Sur les gourdes, les longues marches, et une question posée par une cliente à laquelle je n'ai pas su répondre sur le moment.

4 min de lecture

Ce que l'eau se rappelle

Une cliente m'a écrit pour me demander si je trouvais ridicule d'attacher autant d'importance à une gourde. Elle venait d'en commander une, et elle avait honte de l'attente qu'elle y mettait.

Je lui ai répondu trois jours plus tard, parce que je ne savais pas quoi dire tout de suite.

Voici ce que j'ai fini par écrire. Nous n'attachons pas d'importance aux objets : nous attachons de l'importance à ce que nous faisons avec eux, et l'objet garde la trace. Une gourde que vous emportez chaque jour pendant deux ans finit par contenir ces deux ans. Elle est cabossée à l'endroit où elle est tombée dans les escaliers le matin où vous étiez en retard pour un rendez-vous qui a tout changé.

Personne ne peut lire cela sur la gourde. C'est bien pour cette raison que ça compte. Il y a très peu d'endroits, dans une vie, où l'on dépose quelque chose que personne ne verra jamais.

Les objets industriels sont conçus pour être remplacés à l'identique. C'est leur promesse : si tu perds celle-ci, tu retrouveras exactement la même. C'est aussi leur violence, parce que cela signifie que ce que tu y avais mis ne valait rien.

Une pièce gravée à votre demande ne peut pas être remplacée à l'identique. Si vous la perdez, vous avez perdu quelque chose. J'assume complètement cette fragilité : c'est ce qui fait que l'objet vous engage.

Alors non, ce n'est pas ridicule. Il faut simplement savoir ce qu'on achète. Vous n'achetez pas un contenant d'un demi-litre. Vous achetez un endroit où mettre deux ans de votre vie, en sachant que personne ne pourra les lire, et que le jour où l'objet sera trop usé, quelqu'un devra décider entre trois heures et vingt heures.

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